Le doute.

   Vivre la psychophobie c’est continuer à être psychiatrisé.e hors des hôpitaux, des salles d’attentes et des pharmacies.

   Elle exagère. Qui ne l’a pas pensé. Elle a raison mais elle exagère, c’est sans doute parce qu’elle a un problème émotionnel, une analyse déformée de la réalité. Ou, ça ne peut pas être vrai. Plus c’est gros plus ça passe. Non, ce n’est pas possible, je ne veux pas vivre dans un monde pareil, alors je décide que ton expérience est fausse. Que cette information est fausse.

On psychiatrise autrui et puis soi.

   J’ai plein d’énergie, mon moral est remonté : attention, suis-je en hypomanie ? « Es-tu en hypomanie ? Tu es de bonne humeur ». Vire t-elle maniaque ? Je vais la surveiller, au cas où. J’ai consacré beaucoup de temps à cette activité, c’est une nouvelle addiction ? Je n’ai pas fait grand-chose aujourd’hui, est-ce une rechute dépressive ou bien le néant familier ?

     Ce doute est particulièrement présent dans mon expérience du trouble de la personnalité borderline, car comment savoir ce qui est pathologique ou pas alors qu’on a donné un nom de maladie à ta « personnalité », qu’est-ce que c’est censé vouloir dire hein, qui a eut l’idée d’une appellation pareille ! Mais ça fait partie de toi, on lui dit pas au revoir avec des médicaments, et quand je suis d’une intensité que les autres ne peuvent pas envisager, c’est malade ? C’est à jeter ? Ça annule ma crédibilité ?

   Le doute. Il faut vraiment être malade pour commettre des attentats, violer des enfants, torturer des animaux, voter extrême. Il y a forcément quelque chose« L’homme qui m’a harcelé, à cause duquel je suis hospitalisé, il est complètement malade je le comprend maintenant ». Personne ne veut être malade en partie parce que personne ne veut être le malade.

   On fait confiance à la majorité. On fait partie d’un lot. Un massacre en Méditerrané c’est pas pareil, ils obéissent aux ordres, ils font leur métiers, ou bien ce sont les derniers des salopards pas des malades, les malades c’est les autres.

Je ne suis pas plus folle que toi je suis plus affectée.

   Plusieurs fois sur SOS Psychophobie des médecins nous ont écris pour nous dire que notre combat est ridicule. Nous sommes ridicules. Pour des gamins privilégiés qui débarquent, nous sommes des trolls, c’est trop gros : le doute. Pour ces médecins on exagère : le doute.      Ces médecins n’ont pas envisagés la possibilité que nous savons des choses qu’ils ignorent, eux. Ils nous psychiatrisent hors de leurs cabinets.    

    Les entends t-on dénigrer l’Unafam ou Fondamental ? Les voient-on dans des engagements associatifs ? Non. Par contre lorsque des fols se dé-psychiatrisent socialement, ils se réveillent comme des sales chiens de garde.

   Ces médecins là me mettent vraiment en colère. Ils ont une responsabilité, ils sont au contact de nos pairs. Je suis borderline je suis donc une femme en colère. Ma colère est thérapeutique.

Je déteste tant le mot « déconstruction ».

Ma reconstruction c’est décider ce qui est fou ou pas, et puis chérir ce qui l’est.

Face à ces gens j’utilise des techniques de gestion des émotions que m’ont appris d’autres médecins pour ne pas être débordé, officiellement par soi, dans mon cas par l’injustice. Eux, n’utilisent rien du tout, parce qu’ils s’en foutent.

Pour s’en sortir, se soigner soi en les soignant tous. 

 

Antipsychophobie

Tu n’es pas Mad, sors de ma Pride.

mad

 

Finalement les qualificatifs lissés ne m’intéressent plus et encore moins les débats qu’ils engendrent, même si j’en comprend toute la nécessité pour beaucoup. Neuroatypique, psychoatypique, neurodivergents, malade mentale, handicapée psychique, personne [insérer trouble],  patients, usagères, psytoyens…

N’oublions pas non plus ceux à cause desquels ils ont été crées : les autres barjos, dingos, tarés, cinglés, qui font le beurre d’un certain divertissement. Enfin, les synonymes de forcenés, chéris des médias.

Je reviens à ce que j’ai toujours pensé : je suis folle, parce que ma folie est politique, parce que c’est l’insulte qu’on me balance quand je suis une femme libre. Parce que je m’identifie plus à une sorcière qu’à une définition figée dans les grimoires poussiéreux de vieux gâteux qui allèguent tu ne guérira jamais.

Pour faire sortir de moi l’hôpital.

« Le sentiment d’appartenance est une conviction intime qui va de soi ; l’imposer à quelqu’un, c’est nier son aptitude à se définir librement. » Fatou Diome

 

Les familles de fous ne sont pas folles. En général. Les psys ne sont pas fous. Pas toujours. Ceulles qui ont la chance de ne pas devoir porter ces mots ne peuvent occuper la place qui nous reviens pour s’en émanciper.

Pourquoi le trouble borderline est abandonné

On parle peu du trouble borderline parce que :

– on n’en guérit pas par les médicaments
– son origine pouvant être une famille maltraitante, il n’y a pas d’assos de familles de personnes borderlines
– c’est un trouble majoritairement diagnostiqué chez les femmes.

Les médecins ne sont pas spécifiquement formés à traiter ce trouble dans les hôpitaux, ce qui conduit à des maltraitances.

Le trouble borderline est complexe ; née souvent de traumatismes, la prévention de ce trouble consisterait a traiter sérieusement des problèmes de société comme le harcèlement scolaire, la maltraitance familiale, les violences sexuelles, en clair à agir en faveur des plus fragilisés, voir remettre en cause les bases mêmes de la société fondées sur un rapport dominant/dominé.

Comme on ne peut pas se contenter de dire « c’est un problème neurologique, prenez vos médicaments et ayez une bonne hygiène de vie », la prévention, la santé et le soin des personnes borderlines passent a la trappe.

C’est un trouble sous diagnostiqué chez les hommes, majoritairement chez les femmes.  Dans une société sexiste la santé des femmes est négligée, tout comme pour le trouble dysphorique prémenstruel. Par ailleurs des comportements comme l’expression de la colère vont être vus comme normaux chez les hommes et pathologiques chez les femmes.

L’invalidation des émotions dans l’enfance conduit à un trouble de l’émotion chez la personne borderline. Quand on voit qu’il est parfaitement normal de réprimer un enfant qui pleure, ou de lui donner une fessée pour qu’il change de comportement, il ne faut pas s’étonner de produire des adultes ayant les plus grandes difficultés à gérer leurs émotions. Le trouble borderline nait donc de la psychophobie d’une société qui n’accepte pas les sentiments négatifs. Ne pas s’étonner non plus de produire des adultes en colère alors qu’on vit dans un monde parfaitement injuste et qu’on nous demande de l’accepter comme si de rien n’était. Le trouble borderline est un produit de cette société.

Pour que les personnes borderlines guérissent de la violence de la société et apportent leur hypersensibilité au monde, encore faut-il arrêter de les faire mourir dans les hôpitaux et ailleurs, et engager une politique de santé publique à un niveau national (donc en psychiatrie de secteur) qui ne soit pas réservée à un public privilégié ou à des exceptions régionales.